01Quatre emphatiques et leurs jumelles ordinaires
L’arabe compte quatre consonnes emphatiques, et chacune a une jumelle ordinaire, articulée au même endroit : ص (ṣād) face à س (s), ض (ḍād) face à د (d), ط (ṭāʾ) face à ت (t) et ظ (ẓāʾ) face à ذ (le th anglais de « this »). Dans chaque paire, la pointe de la langue fait exactement la même chose. Seul le reste de la langue change, et cela suffit à produire une autre consonne, qui à elle seule distingue deux mots.
En translittération, on les reconnaît au point souscrit : ṣ, ḍ, ṭ, ẓ. Les grammairiens arabes les appellent al-ḥurūf al-muṭbaqa, du mot iṭbāq, « recouvrement » : la langue se soulève et vient recouvrir le palais. Cette leçon porte sur l’arabe littéraire et suppose que vous savez déjà lire les lettres et les voyelles brèves.
Commence par ص : l’arrière de la langue monte et la voyelle qui suit s’assombrit.
Commence par س : un s ordinaire, suivi d’une voyelle claire.
02Un seul geste : la pointe ne bouge pas, l’arrière de la langue monte
Faites durer un s : ssss. Sans bouger la pointe, relevez l’arrière de la langue et reculez-le vers le voile du palais et la gorge : le milieu de la langue se creuse comme une cuillère. Le sifflement devient plus grave, comme s’il résonnait dans une cavité. Vous y êtes : c’est le ص.
Deux choses ne doivent pas bouger. Les lèvres d’abord : arrondies, elles ajoutent une couleur de « ou », qui n’a rien à voir avec l’emphase. La pointe ensuite : si elle recule vers la position du « ch », le s disparaît. Tout se joue derrière la pointe.
Le même geste fait passer de chaque lettre ordinaire à sa jumelle : du د au ض, du ت au ط, du ذ au ظ. Entraînez-vous d’abord sur le s : vous pouvez le tenir aussi longtemps que vous le voulez et entendre le son changer à mesure que la langue monte.
Avec ص : un ā long et sombre, prononcé au fond de la bouche.
Avec س : les mêmes voyelles, mais un ā clair, comme dans « chat ».
03Écoutez les voyelles
C’est dans les voyelles voisines que l’emphase s’entend le mieux. Après ص, ض, ط ou ظ, le a devient grave, prononcé au fond de la bouche, sans arrondir les lèvres (ce n’est pas un o) ; il n’est jamais clair comme dans « chat ». Le i et le ou se voilent eux aussi. Souvent, toute la syllabe s’assombrit, parfois le mot entier.
La voyelle est donc votre premier repère. Enregistrez-vous en disant صَيْفٌ puis سَيْفٌ, et n’écoutez que la voyelle qui suit la première lettre. Si elle est la même dans les deux mots, c’est que l’arrière de la langue n’est pas monté.
Les grammairiens comptent sept lettres « élevées » (ḥurūf al-istiʿlāʾ) qui assombrissent les voyelles : les quatre emphatiques, auxquelles s’ajoutent ق, خ et غ. L’effet est le plus marqué avec les emphatiques.
04ض et د
Aujourd’hui, le ض est un d emphatique : la pointe de la langue s’appuie derrière les incisives du haut, comme pour le د, l’arrière de la langue monte, et les cordes vocales vibrent. Faites un د, gardez le contact, ajoutez le geste appris sur le ص, puis relâchez sur un a sombre.
On appelle parfois l’arabe « la langue du ḍād » (lughat al-ḍād). Les grammairiens médiévaux décrivaient le ض comme un son articulé sur le côté de la langue, et le croyaient propre à l’arabe. Ce son ancien ne survit que dans quelques parlers locaux ; en arabe littéraire, la prononciation de référence est aujourd’hui le d emphatique.
Avec ض : un d emphatique et un a sombre.
Avec د : un d ordinaire et un a clair.
Avec ض. En contexte : ضَلَّ الطَّرِيقَ, « il s’est trompé de chemin ».
Avec د : دَلَّهُ عَلَى الطَّرِيقِ, « il lui a indiqué le chemin ». Une lettre, et l’on passe de « se perdre » à « indiquer le chemin ».
05ط et ت
Le ط est un t emphatique : la pointe s’appuie derrière les incisives du haut, comme pour le ت, l’arrière de la langue monte, et les cordes vocales ne vibrent pas.
En arabe, le ت s’accompagne d’un léger souffle, comme le t anglais, et le ط n’en a presque pas. Le t français n’a pas ce souffle : ne cherchez donc pas le ط dans la force de l’attaque. Il tient à l’arrière de la langue, qui se relève, et à la voyelle, qui s’assombrit.
Avec ط : le ī devient un peu plus grave, plus voilé.
Avec ت : un ī clair, comme dans « île ».
Avec ط : les deux a s’assombrissent.
Avec ت : les mêmes voyelles, mais claires.
06ظ et ذ
Le ذ, c’est le th anglais de « this » : la pointe de la langue entre les dents, les cordes vocales qui vibrent. Le français n’a pas ce son, mais beaucoup de francophones le connaissent par l’anglais. Le ظ, c’est ce même son avec l’arrière de la langue relevé : un th emphatique. Placez la pointe entre les dents, commencez le th de « this », ajoutez le geste et écoutez la voyelle s’assombrir.
Sous l’influence de leur parler quotidien, beaucoup d’arabophones prononcent le ظ comme un z emphatique, la pointe derrière les dents. En arabe littéraire soigné, il s’articule entre les dents, et c’est ce son-là qu’il faut apprendre.
Avec ظ : ظَلَّ يَنْتَظِرُ, « il est resté à attendre ».
Avec ذ : un th ordinaire, celui de « this », et un a clair.
07Ne confondez pas ض et ظ
Les deux sont emphatiques et voisés (les cordes vocales vibrent), d’où des confusions fréquentes. Tout tient à la façon dont l’air passe. Le ض est une occlusive : la pointe s’appuie derrière les incisives du haut, l’air s’arrête un instant, puis s’échappe d’un coup. Le ظ est une fricative : rien ne se ferme, la pointe reste entre les dents et l’air passe en frottant, comme pour le th.
Vérifiez donc si l’air s’arrête. Un miroir aide aussi : pour le ظ, la pointe de la langue se voit entre les dents ; pour le ض, elle reste cachée.
Avec ض : une fermeture, puis un relâchement.
Avec ظ : aucune fermeture, l’air continue de passer entre les dents.
08S’entraîner et se faire corriger
L’exercice de prononciation de Kalima (inclus dans Kalima Pro) vous écoute lire un mot à voix haute et compare, lettre par lettre, chaque emphatique à sa jumelle ordinaire : ص et س, ض et د, ط et ت, ظ et ذ. Il vous donne un conseil quand il repère une confusion. En revanche, il ne compare pas ض et ظ.